Kaboul raconte l’arrivée des talibans dans Kaboul le 15 août 2021 et l’évacuation de la capitale de l’Afghanistan qui a suivi. En son cœur, la survie d’une famille afghane mais aussi le travail de policiers français, de diplomates italiens, de militaires allemands ou encore des services secrets américains face à l’afflux de civils résolus à quitter leur pays de peur des représailles. Les créateurs Olivier Demangel et Thomas Finkielkraut reviennent sur la difficile écriture de leur série basée avant tout sur le drame humain derrière ces événements tragiques. La diffusion de Kaboul, thriller immersif en six épisodes, aussi captivant qu’addictif, commence à partir de ce 31 mars, à 21.10, sur France 2. La série est aussi disponible sur France.tv.

Sara Taheri et Hannah Abdoh

Qui sont Olivier Demangel et Thomas Finkielkraut, les créateurs de Kaboul ?

Olivier Demangel et Thomas Finkielkraut

Olivier Demangel est romancier et scénariste. Diplômé du département scénario de la Fémis en 2010, il a, entre autres, écrit Baron noir saison 3 (2020) et créé Tapie (2023). Il a écrit les films Novembre (2022) et Chien 51 (en salles le 15 octobre 2025). Il est aussi l’auteur des romans 111 (2015) et Station service (2018).

Thomas Finkielkraut est scénariste et dialoguiste. Il a écrit des épisodes des séries Profilage (2016), Engrenages (2020) ou encore La Promesse (2021). Il a écrit Baron noir saison 3 (2020) et les films Illégitime (2019) et Un monde violent (2024).

Outre Baron noir, tous deux ont également travaillé ensemble sur le film Mercato (2025).

Comment vous êtes-vous emparés de Kaboul ?

Thomas Finkielkraut : Il y a d’abord eu un long travail de documentation et ensuite l’intuition, partagée avec Olivier, qu’il fallait introduire un véritable point de vue afghan fort sur ces événements.

Darina Al Joundi incarne Zahara Nazary, la procureure de la cour de Kaboul

Darina Al Joundi

Olivier Demangel : Oui, on ne pouvait pas être dans le point de vue occidental. Ce dernier est présent, bien sûr, mais le cœur battant de la série devait être les Afghans. Ce sont eux qui vivent cette tragédie. On a donc composé cette famille en essayant de trouver qui pouvaient être les quatre principales victimes possibles des talibans, à savoir une jeune interne en médecine (Amina jouée par Hannah Abdoh), un soldat de l’armée (Fazal joué par Shervin Alenabi), une procureure de la cour de Kaboul (Zahara jouée par Darina Al Joundi) et son mari (Baqir joué par Vassilis Koukalani), un intellectuel. Ensuite, on a cadré la chronologie de l’évacuation réelle puis incorporé et entrelacé la fiction et les trames occidentales, en essayant de voir comment chacun des protagonistes afghans allait, à un moment, être confronté à certains de nos personnages occidentaux.

Une documentation (trop) abondante

Comment vous êtes-vous documentés ?

TF : Dans le monde d’aujourd’hui, un tel événement, historique, est bien documenté. On est à l’ère des réseaux sociaux, on a tout de suite été abreuvés de beaucoup d’images. Enormément de documentaires et de livres sont sortis très vite. De plus, on a eu la chance d’avoir des consultants formidables.

Jonathan Zaccaï incarne Gilles, le chef de la sécurité de l'ambassade de France à Kaboul

Jonathan Zaccaï

OD : C’était presque plus difficile de trier les informations que d’en trouver. Il nous fallait aussi comprendre l’Afghanistan : une géographie compliquée, une histoire très compliquée.

Quelle connaissance aviez-vous de l’Afghanistan ?

OD : Celle de l’actualité afghane, comme un peu tout le monde, car on lit beaucoup la presse. Mais de l’histoire de l’Afghanistan elle-même, vaguement, en fait. Après, de formidables documentaires ont été réalisés sur le sujet. On appelle ce pays le cimetière des empires : tous les grands empires se sont effondrés. On ne connaissait pas très bien toute cette histoire-là. Elle nous était nécessaire pour nourrir les personnages et l’ampleur de la tragédie. On voulait créer une grande série sur l’exil et sa dureté. Mais pour vivre l’exil, il faut savoir ce que les gens vivaient avant et ce qu’ils vont devoir abandonner. Quel est le processus psychologique et émotionnel par lequel on finit par être, de manière inéluctable, convaincu qu’il faut fuir ? On voulait être le plus précis possible avec nos personnages.

Avez-vous eu des contacts avec des diplomates ou des personnels des ambassades qui ont vécu ces événements ?

OD : On a rencontré David Martineau, notamment, qui était ambassadeur de France. En revanche, l’Italien Tommaso Claudi a refusé.

Gianmarco Saurino incarne Giovanni, le diplomate italien de Kaboul

Gianmarco Saurino

TF : Le personnage de Giovanni est inspiré de son histoire. On a changé le nom de ce jeune consul propulsé à ce rang-là, alors qu’il n’avait aucune expérience.

Du réel à la fiction

En quoi l’écriture de Kaboul a-t-elle été difficile ?

TF : C’était difficile d’entrelacer toutes ces trames. Par nature, c’est une série chorale basée sur des événements réels assez lourds, ce qui nous imposait beaucoup d’humilité. On ne pouvait pas raconter n’importe quoi. Il fallait trouver des interstices de fiction et ménager aussi le rythme de la série pour que les téléspectateurs suivent cette histoire.

OD : Kaboul possède sept trames principales. C’est beaucoup, d’autant qu’on n’avait pas trente épisodes. Chacun des personnages a vraiment une fonction très particulière. En plus de la famille afghane, on a les policiers français (Gilles incarné par Jonathan Zaccaï et Erwan par Thibaut Evrard), les diplomates italiens (dont Giovanni incarné par Gianmarco Saurino), l’armée allemande (avec notamment Vera incarnée par Jeanne Goursaud), les services secrets américains (avec entre autres Martin incarné par Eric Dane)… A chaque fois qu’on écrivait, notre cerveau devait switcher pour être dans une atmosphère et un ton plutôt qu’un autre. On devait être le plus juste possible avec tous ces personnages-là.

Quelle est la part de réel et la part de fiction dans Kabout ?

Jeanne Goursaud incarne Vera, une parachutiste allemande

Jeanne Goursaud

OD : Ce n’est pas possible de quantifier ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Tout est très inspiré de faits réels. Tout est vrai. Rien n’est vrai. Ce n’est pas un documentaire, ni même une fiction documentaire. Nos choix dramaturgiques, qui sont souvent des choix instinctifs, nous amènent à nous inspirer énormément d’histoires. Elles sont mêlées. Tout le déroulement chronologique est à peu près vrai. Cependant, on est obligé de bouger des choses pour que ce soit fort. Ce sont les personnages qui créent l’émotion, pas les faits. On essaie donc au maximum de rester dans les personnages, de les amener jusqu’au point émotionnel le plus fort pour faire sentir la tragédie de ce qu’ils vivent tous, qu’ils soient afghans ou occidentaux.

Il existe des images de ce qui s’est réellement passé, comme ces gens s’accrochant aux avions.

OD : On a fait le choix de ne pas les montrer. On ne fait pas du torture-porn. L’idée n’est pas de montrer des gens qui tombent des avions. Ainsi, on a créé une ellipse entre le premier épisode et le deuxième. Au début du deuxième, c’est subtil, mais les personnages expliquent que la nuit a été très compliquée et qu’il s’est passé de nombreux drames. Éthiquement, on ne pouvait pas raconter ça. De plus, on n’avait pas de personnages qui nous le permettaient. Il aurait fallu faire une sortie de point de vue qui nous amenait sur le tarmac alors que notre diplomate italien est planqué à ce moment-là dans sa chambre, que le policier français est bloqué à l’ambassade et que les Allemands ne sont pas encore arrivés à Kaboul. Cela nous permettait aussi d’éluder ce moment.

Vassilis Koukalani

En revanche, on parle de l’attentat de l’État islamique à la fin de la série parce que cela a précipité le départ de tout le monde. Cet événement n’avait pas seulement une fonction d’horreur, il avait aussi une fonction dramaturgique. Ce qui était difficile, c’est qu’il soit à la fois un climax émotionnel, un climax narratif et un climax dramaturgique. Il devait tout changer par rapport à ce qui se passe à l’aéroport. Notre contrainte était de tout tisser en amont pour que tous nos personnages soient à proximité de ce point, pour qu’on soit au plus près dramaturgiquement de la fin. Ils ne sont pas là par hasard, c’est assez organique et naturel. C’est le moment où tout le monde se resserre et va partir. Et c’est là que ça explose.

TF : C’était difficile de penser cette scène puis de l’écrire car c’est de la matière réelle. Il y a vraiment eu un attentat à cet endroit-là. Et en tant que scénaristes, on aborde ce genre de scènes toujours avec beaucoup d’humilité.

Une série profondément européenne

En quoi l’arrivée des Allemands de la ZDF et des Italiens de la RAI au côté de France Télévisions dans la production de la série vous a-t-elle obligés à complexifier les intrigues ?

Eric Dane

OD : Dès l’origine, la série était décomposée en plusieurs trames occidentales. C’était plus des Américains et des Français, puis sont arrivés les Italiens puis les Allemands. Il était important qu’ils ne fassent pas la même chose ni au même endroit. Les Français étaient à l’ambassade, les Italiens à l’aéroport et les Allemands à la campagne parce que de nombreuses opérations de l’OTAN consistaient à aller chercher des gens ciblés, en petits commandos. Cela nous permettait de sortir de ces lieux, d’éviter une redite. Ces ajouts-là nourrissaient notre vision de la série. Mais quand la production nous a proposé d’intégrer des Norvégiens, là, on a dit stop.

Comment s’est posée la question des langues ? Les Afghans parlent le dari tandis que toutes les autres nationalités parlent anglais.

TF : Cette série possède une ampleur et coûte beaucoup d’argent [20 millions d’euros, ndlr]. Pour des raisons de production, une convention s’est organisée autour de la langue anglaise pour les occidentaux.

OD : On tenait cependant à garder le dari pour les Afghans. C’est la langue de l’exil. Au-delà de ça, il était impossible pour nous de raconter des Afghans qui parlent l’anglais.

Shervin Alenabi

TF : On ne pouvait quand même pas faire dire « God is great » ou « Dieu est grand » à la place d’« Allahu akbar » à des Afghans.

Le format de six épisodes s’est-il imposé tout de suite ?

TF : On l’a toujours pensé comme ça. C’est dense mais six heures, c’est déjà bien pour cet événement.

OD : On a six épisodes, avec dans chacun entre 40 et 50 scènes dont trois ou quatre scènes majeures pour chaque personnage. Il a fallu choisir ce qui était le plus fort émotionnellement pour eux tout en finissant chaque épisode sur une forte tension, un cliffhanger. Chaque épisode devait avoir sa propre trame nous amenant à ça, tout en gardant la logique de cet exil collectif et de la tragédie de l’ensemble des personnages. C’est un défi sur six fois 40 scènes de ne pas faire des choses répétitives. C’est encore plus dur mathématiquement sur huit épisodes.

Crédit photos : © Domniki Mitropoulou/Nikos Katsaros – Cinétévé – 24 25 Films – France Télévisions